My Homeless Friend

Aujourd'hui j'ai envie de parler de Daniel.
Parce-qu'il aurait pû être mon ami.
Non pas que je ne veux pas qu'il le soit. Mais il ne peut l'être, car il vit ailleurs, dans un autre monde. Enfermé dans sa tête.
Tous les jours, ou presque, il passe devant mon bureau.
Parfois il me fait timidement signe de venir le voir.
Parfois il s'énerve carrément. Il devient agressif. Mais dès que je lui fait remarquer, il s'en va. Vexé. Triste. Et je ne le revois plus de la journée.
Souvent il me demande un café. Et de m'asseoir près de lui pour discuter un peu.
Et quand je m'assieds il évite mon regard, et me pose timidement quelques questions. Il m'a demandé ce que je faisais comme travail.
Je lui ai expliqué. Je lui ai dit mon âge. Il me l'avait déjà demandé.
Lui ne veut pas me dire le sien. Et je ne parviens pas à lui en donner un.
Il ne veut pas me dire ce qu'il faisait avant.
Il s'est excusé. Il ne veut pas en parler.
En ce moment il est en colère. Parce-qu'il fait froid dehors et que depuis 3 semaines il attend un logement.
Alors tous les jours il va au Centre.
Et chaque lendemain il revient.
Hier il est arrivé chemise ouverte sur son torse frêle. Il faisait pourtant si froid.
Je lui ai dit de fermer sa chemise. Et je suis retourné travailler.
J'ai réfléchi un instant, et je suis ressortie lui fermer sa chemise et son manteau.
D'une main gelée et tremblante, il n'aurait jamais pû la fermer seul.
Il m'a regardé comme un enfant, tendrement. Me remerciant.
Quand je fume parfois, il vient me taxer une clope.
Quand c'est lui qui en a, il vient toujours m'en offrir une. Je n'accepte pas. Je ne peux pas. Mais je reste avec lui, sur un bout de trottoir. Des fois sans rien dire. Juste pour qu'il comprenne qu'il n'est pas tout seul.
Les gens passent, et nous regardent bizarrement. Surtout moi en fait. Ils se demandent comment je peux bien rester là, à parler avec lui, ou à lui fermer sa chemise dégoutante. Les gens sont snobs. Les gens sont égoïstes.
Je vois tout ça dans leurs yeux.
Je les méprise.
Comme ils me méprisent certainement.
La misère leur fait-elle peur à ce point ?
Elle n'est pourtant pas contagieuse !
Daniel est un mystère pour moi.
Il vit dehors, mais je pense qu'il y a un endroit où il dort et où ses affaires sont parfois lavées.
Il écrit beaucoup sur un grand cahier rouge que mon boss lui a donné.
Il a une belle écriture.
Il ne boit pas. Jamais.
Il fume beaucoup et se parfume à outrance quand il en a l'occasion.
Parfois il me regarde tristement et s'excuse de ne pas être présentable.
Souvent, il parle la tête baissée entre ses jambes, le mégot aux lèvres, et je ne comprends pas ce qu'il dit.
Je lui fait répéter. Plusieurs fois.
Et des fois non, parce-que je sens qu'il ne le fera pas, que ce n'était pas important.
Il parle beaucoup tout seul.
Il écrit des noms, des dates, comme pour ne pas oublier.
Je pense qu'il est dans la rue depuis très longtemps.
Trop longtemps.
La nuit dernière j'ai rêvé qu'un jour il ne venait plus.
Je l'ai cherché de foyers en centres.
Et j'ai appris que le froid avait eu raison de sa frêle silhouette.
Ce matin, j'étais contente qu'il soit encore là, même si il serait beaucoup mieux ailleurs.


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